La puissance de la musique mandingue
Dans ce pays métamorphosé par des crises sécuritaire, politique et économique, les seules choses qui me restent sont mes playlists musicales et mes vieux romans. Ces drogues d’espoirs me permettent de refaire et réinventer le monde qui s’allonge autour de moi. La tristesse est au créneau, l’espérance semble d’un autre monde.
La saison froide de cette année s’annonce à ses débuts, un peu glaciale. Sur le toit de ma maison, devant ma tasse de café chaud, une cascade de vent frais me fouette énergiquement. Pourtant, je ne sens rien. Je suis complètement immergé au fond des paroles de Rokia Traoré, une voix musicale « légendaire » de mon pays. J’écoute tendrement ses conseils à Mouneïssa, en dissuadant la jeune fille à ne pas se séparer de son mari. La chanteuse incarcérée aujourd’hui « injustement » quelque part en Europe, pour une affaire de garde d’enfant, explique à Mouneïssa les conséquences du divorce.
Furusaabaw tè nyèsumaya, furutikèbaw kòni tè nyèsumaya
Furu saa ka denw n’u faaw fara tensa
Furu saa ka denw n’u baaw fara tensa
Aa mòkòw furusaa manyii
Celui qui rompt le lien sacré du mariage n’aura pas de paix
Arracher les enfants à leur père
Arracher les enfants à leur mère
Le divorce est une chose horrible
Elle supplie même la jeune mariée à retenir ses larmes, car « chacun suit son destin » et on est rien sans notre destin. La voix aiguë et transperçante de la guitariste malienne s’adresse avec émotion à Mouneïssa pour évoquer la souffrance de la séparation d’un couple. Elle chante la solitude de ces mômes après le divorce, leurs vies seront marquées à jamais par cette décision souvent difficile des adultes.
Le divorce, un sujet toujours d’actualité
Sur le toit, exposés au vent frais, la voix de l’ex-ambassadrice de bonne volonté du Haut-Commissariat des réfugiés – HCR m’a transporté dans une contemplation profonde. Cette chanson reste encore d’actualité dans notre société où plusieurs jeunes couples se sont dits « à Dieu », à peine quelques années de mariage. La vie de couple est synonyme de souffrance et d’épreuve dans ma société. Certains couples à force de ne plus se mettre d’accord sur certaines choses, se séparent, en laissant derrière eux, un désastre pour les enfants. Mais comment y faire face, c’est la vie des adultes, une vie compliquée et difficile à comprendre. Cette chanson illustre des histoires dans ma propre famille. Si je pouvais, j’allais écouter cette musique avec mes cousines et cousins qui ont pris des décisions inutiles à un moment de leurs vies de couple. Mais qui suis-je pour leur donner conseils ? Ils sont indépendants dans leurs décisions qui n’engagent qu’eux. Les conséquences de cette séparation impacte de façon indélébile la vie des enfants issus de l’union. Bon nombre de ces mômes seront privés de l’éducation parentale.
Néanmoins, il faut que je fasse écouter cet opus à ma jeune sœur Fatoumata, qui est sur le point de sceller éternellement avec la souffrance du mariage. Tante Rose (Rokia Traoré) me fait pleurer avec les cordes de sa guitare accompagnée par sa voix collante, « Mouneïssa ne pleure pas ! La vie est comme ça…! »

La musique Mandingue, une inspiration infinie
Cependant, j’ai maintenant besoin de « gnèdji souman finini », soit « le mouchoir contre la détresse » de la même Rokia Traoré pour retenir mes larmes chaudes. Dans cette triste musique, elle implore tous ses amis, connaissances, les femmes mariées, les riches, les pauvres, les handicapés ainsi que tous les désœuvrés à sécher leurs larmes avec son mouchoir, un éternel « gnèdji souman finini ». Il est temps que je retienne mes larmes, pour ne pas oublier mon « Lahidou » (promesse) tenue à ma bien-aimée. Ce même « Lahidou » que j’ai pris à ma mère, mes frères et sœurs, de veiller sur eux malgré les difficultés. L’artiste me fait renaître, revivre et me fait sentir l’espérance qui se sentait loin de nous.
La musique contre la politique
On dit que « la musique n’a pas de frontières », tout comme « l’amour ne connaît pas de couleurs ». Le rossignol de Mandé, Salif Keita avec sa puissante voix, m’a montré mon « Kanou » qui veut littéralement dire en mandingue « mon amoureuse ». Quand l’amour triomphe, la souffrance et le mal s’évade en contre-courant.
Le conseiller spécial du président de la transition de mon pays a réveillé l’émotion vive qui sommeillait en moi. Pourtant, l’image du chanteur est aujourd’hui controversée en raison de sa conviction politique, nationaliste, tardivement révélée. Toutefois, je m’en fiche royalement de cette conviction politique frelatée d’un vieux sexagénaire, qui n’a plus grand-chose à proposer à ma génération. Seule sa chanson, nous permet de refaire et réinventer l’avenir pour notre société. Ses propos politiques ont très peu de place pour nous, ils sont synonymes de découragement et du traumatisme.
Pourtant, ce sont les balles de la trahison politique qui ont fauché « Mamadou Seyba ».

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