Au Mali, ça va, tout va bien  

Article : Au Mali, ça va, tout va bien  
Crédit: Think Peace Sahel
2 novembre 2024

Au Mali, ça va, tout va bien  

Dans les rues de Bamako, les mines sont toujours serrées, les regards durs mais tout le monde dit « ça va ». Les rires banania, symbole de la joie des « nègres » s’effacent peu à peu, place maintenant à des rires simples et forcés. Tout se passe à travers, mais on s’efforce tous de dire en chœur « ça va » à la malienne

La capitale malienne baigne nuitamment dans le noir. La journée est chaude. Le ronronnement des groupes électrogènes nous empêche de respirer paisiblement de nuits comme de jour. L’électricité a un prix au Mali, ça s’appelle « la résilience ». Depuis plusieurs années maintenant, ce foutu mot nous oblige à tout encaisser. Pour moi, « la résilience » ne signifie rien d’autre que de souffrir en silence, pleurer de toutes ses forces, sans que personne ne t’entende. L’électricité est au prix de l’or et du pétrole, chez moi. 

Le récit d’une souffrance 

Mon ami, Sidi me dit toujours : « Je ne sais pas si c’est moi qui est maudit ou c’est le pays qui est maudit par Dieu. » Je fais mine de ne rien entendre. Brusquement, il m’arrête : « Djo mais il faut m’écouter quoi ! » Je lui dis que je n’ai pas de réponse à cette philosophie, parce que pour moi, Dieu n’a rien à voir dans ce que nous traversons, c’est juste l’œuvre des humains. 

Il m’invite alors dans un café d’à côté, pour qu’on discute mieux. « Tu sais mon frère, ça ne va pas dans le pays, il faut qu’on se dise la vérité. La vérité est dure à dire, souvent, elle est considérée comme cruelle. Nous devons la dire de façon crue et amère » dit-il en sirotant son café noir, dans ce coin très animé du centre-ville. Je réponds donc à cette sentence d’un citoyen épuisé comme Sidi : « Pourtant à travers les médias sociaux et la presse, tout va bien au Mali. Seulement l’indépendance a un prix et ça s’appelle la Résilience ! La souveraineté totale a aussi un nom, dis-je, elle s’appelle le courage populaire. Soyons juste résilient, nous tournerons bientôt cette page sombre de notre histoire. » Cette réponse n’a pas du tout plu à mon pauvre ami, qui me rétorque vivement : « À bas une indépendance de pacotille ! À bas aussi la souveraineté dans un monde globalisé ! »

Au prix de l’indépendance et de la souveraineté 

Sidi continue : « Tu sais bien que moi, tout ce que disent les médias aujourd’hui sont contraires de ce que nous vivons actuellement dans ce pays qui brille de souffrance ». Ainsi, Sidi en position révolutionnaire, m’a évoqué le marasme économique qu’a engendré la crise d’électricité, et des chefs d’entreprises qui sont en train de mettre les clés devant les portes. J’ai pris tout mon temps pour l’écouter sans lui dire quelques choses de concrets. Souvent le silence est la plus belle des réponses. J’ai pris mon café, et nous avons conversé en silence, chacun remémorait ses chagrins dans un bruyant silence. J’avais le cœur lourd. Tout ce que vient de dire mon ami, est la pure vérité, mais comment lui dire, qu’il a raison, comme tout ce peuple qui souffre en silence au prix de l’indépendance et d’une souveraineté arnaquée. 

Après ce dialogue amical, nous avons donc décidé d’aller écouter de la musique, de la vraie sonorité mandingue. Elle est la seule chose qui nous donne espoir dans ce pays qui reste l’ombre de lui-même. Mais « ça va, tout va bien ! »

La puissance de la musique 

Ainsi, moi et mon ami passons toute la soirée à nous enivrer dans l’univers profond de la musique mandingue. Devant notre théière chauffée sur le feu, à dieu au téléphone, à l’actualité politique du pays et de la situation économique durant cet instant étoilé par les sonorités pures de notre terroir culturel. On réinvente le monde, en écoutant « Mima Soly » du regretté maestro Mangala Camara. 

Une chanson d’espoir, qui pousse à ne pas perdre espoir nonobstant les difficultés, la souffrance. La voix virtuose et métissée de l’artiste parle en bambara-malinké, je vous traduis directement : « Tant que l’homme n’est pas mort, la souffrance n’est pas encore finie. Tant que l’homme n’est pas mort les larmes ne tariront jamais. Tant que l’homme n’est pas mort, l’amusement continue… » 

La chanson Mima Soly de Mangala

Tant que l’homme vit, la vie continue avec ses mystères et ses surprises. La vie est avant tout saugrenue, donc vivons l’instant présent à ne pas perdre l’espoir. Le pouvoir est éphémère. 

Une soirée sans information, sans les voix dérangeante des troubadours du régime sur les réseaux sociaux, nous a permis de revivre l’espoir dans ses cendres.  Maintenant, nous pouvons dire « ça va, tout va bien » comme tous les robots du pays. 

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